Persévérer dans la céramique

La céramique, et particulièrement le tournage en céramique, est un art difficile. Contrairement à tout ce que l’on peut voir sur les réseaux sociaux, il y a des loupés, il y en a même plein ! Moi la première, je ne les montre pas, ou très rarement. C’est pour cela que beaucoup pensent que la céramique est un savoir-faire facile à acquérir. Mais ce n’est pas le cas ! Oui, l’apprentissage de la céramique est difficile, tous les céramistes sont passés par des phases décourageantes. Le principal est d’aimer la pratiquer. Et petit à petit, les échecs deviendront moins nombreux, et la pratique plus fluide avec le temps !

La céramique est difficile

ratés céramique
Les ratés – Photos par Éloïse Dubois

Je suis nulle, j’arrête ?

Je ne compte pas le nombre de fois où je me suis posée la question: “je suis nulle, faut-il abandonner ?” Quand toute seule devant mon tour, mes pièces vrillaient en montant les parois… Quand je préparais 10 balles et qu’à la fin de l’après-midi, une seule pièce avait pris forme… Quand l’émaillage de mes premières pièces était horrible… A ce stade, je vous assure que je n’avais pas envie d’aller faire la maligne sur Instagram. J’en avais ras le bol, parfois les larmes aux yeux ! La céramique est un véritable ascenseur émotionnel. 

J’aurais dû montrer ces moments de difficulté et de doute. Le savoir-faire est un apprentissage, c’est aussi cela qui fait la beauté de la céramique. Cet apprentissage a été difficile et ingrat, principalement au début. Aujourd’hui, je suis plus rarement confrontée à l’échec même si les déconvenues font partie de l’apprentissage de nouvelles techniques ou de la recherche de nouvelles créations. Peut être me-suis aussi un peu habituée à vivre des déceptions dans ma pratique ?

Peut-être aurais-je appris plus rapidement et plus facilement dans une école ? Probablement… Mais suivre un cursus classique en présentiel n’était pas possible de part mon statut de jeune maman, de l’éloignement des écoles, et de mon besoin de revenus.

Le processus d’apprentissage

Après plusieurs années, j’arrive maintenant à tourner sans réfléchir et sans pertes. Aujourd’hui je peux réaliser des pièces en partant d’un de mes croquis. Mais la céramique est un puit sans fond. Après m’être formée dans le tournage, je peaufine aujourd’hui mes émaux et je vais me plonger dans le coulage. L’apprentissage ne se terminera donc jamais ? 😉

J’écoute souvent des podcasts en tournant. Dans l’un d’eux, Clotilde Dussolier parle du processus d’apprentissage, et nous explique qu’il y a 4 phases d’apprentissage :

  • Incompétence inconsciente :

A ce stade, nous ne savons pas ce qui nous attend. Dans le cas du tournage en céramique, nous avons envie d’apprendre à faire des pièces, mais nous ne connaissons aucune des étapes qui mènent de la terre à la pièce finie.

  • Incompétence consciente

C’est cette étape qui me paraît être la plus difficile moralement, où tu peux subir des doutes et des découragements. Tu cartographies maintenant les étapes du processus de réalisation, tu mesures réellement toute la complexité de cet art.

A ce stade, tu as devant toi le chemin à parcourir pour atteindre le niveau que tu souhaites atteindre. Tu décides de l’emprunter ou tu abandonnes. Pour palier à cette difficulté, il faut prendre plaisir !

  • Compétence consciente

Arrivé à cette étape, tu réalises une pièce quasiment tout le temps. Il y a toujours quelques loupés et beaucoup de concentration pour chaque étape, cela mobilise complètement ton cerveau. Il faut y réfléchir consciemment, tu ne peux pas tourner et parler avec quelqu’un en même temps par exemple. Tu te dis parfois que tu n’es pas doué en regardant tous ceux qui y arrivent beaucoup plus facilement.

Il faut se rappeler que notre cerveau va progresser en créant des automatismes. Ces automatismes te permettront de réaliser des tâches complexes en mobilisant beaucoup moins d’attention et d’énergie. L’état de flow devient accessible grâce à ces automatismes.

  • Compétence inconsciente

A ce stade, nous avons acquis les étapes de tournage, et nous répétons ces gestes de manière inconsciente. C’est un stade auquel nous voulons tous parvenir car de l’extérieur c’est le stade qui fait le plus plaisir. Souvent, on ne se rappelle plus les difficultés subies pour en arriver jusque là et on cherche déjà à apprendre autre chose 🤯.

Édifice créatif

edifice creatif

Toutes les pièces qui créent les murs de cet édifice créatif sont nos apprentissages, nos loupés. On peut les voir comme du temps perdu ou comme un socle à cet édifice qui nous permettra ensuite de réaliser des pièces que l’on aime. Il ne faut pas oublier que toutes les pièces loupées sur lesquelles nous nous sommes entraînées, nous on permis de nous rendre compte de nos défauts, de chercher notre style. Sans ces échecs, notre style serait beaucoup plus pauvre.

Croyez-vous que Picasso ait pris son pinceau et ait réalisé directement des chefs d’œuvres ? Croyez-vous que Bill Gates soit devenu millionnaire suite à sa première idée ? Non, c’est difficile à accepter, mais pour réussir il faut échouer. On apprend de ses erreurs. Tout ce travail que l’on fait qui nous paraît inutile, car non valorisé par notre société, servira par la suite. Ces pièces loupées nous apprendront les limites de l’émaillage, nous permettrons de voir ce que nous aimons ou pas, nous confirmeront une voie ou nous en feront changer.

Le temps de réflexion

Pour arriver à mener une pièce à son terme, le temps de réflexion est aussi important que le temps d’action. J’ai du mal à me poser et à prendre le temps de faire des beaux et propres dessins de mes idées. Je culpabilise à me poser et à prendre le temps de faire mon moodboard de collection. Ne rien produire de mes mains me donne l’impression de perdre mon temps. Je sais que c’est une grosse erreur, ce temps fait justement partie de l’édifice créatif qui doit se mettre en place. Pour pallier à ça, je me bloque tu temps dans mon agenda.

Que nous apprend cet édifice créatif ?

Cette édifice créatif donnera de la profondeur à notre travail.

De plus, ce passage en eaux tumultueuses nous enseigne l’humilité. Pour ma part, il me permet d’être une bonne enseignante car je suis passée par les difficultés de mes élèves.

Se poser la question : continuer ou arrêter ?

Aimons-nous ce que nous faisons ?

Lorsque l’on arrive dans la phase d’incompétence consciente et que l’on voit toute l’ampleur de ce qui nous reste à apprendre, le doute nous envahit.

Il faut se demander si nous aimons réellement les sensations du tournage, le contact de la terre, la possibilité d’exprimer notre créativité, de donner forme à nos envies. Tant que vous faites quelque chose qui vous plaît vraiment, la volonté suivra.

Ou peut-être que vous n’aimez pas suffisamment cette pratique ? Dans ce cas, il peut être mieux d’arrêter.

S’amuser

Pour continuer, il faut arriver à mettre le fait de s’amuser en tournant au centre de la pratique et oublier le résultat qui viendra par la suite. Il faut aussi se focaliser sur une étape de la céramique et ne pas voir toute la céramique dans son entier sinon cela peut nous donner le tournis. Ne jamais oublier qu’un apprentissage se fait pas à pas.

Se laisser le droit d’apprendre

Il faut se laisser aussi le temps de l’apprentissage comme nous le laissons à nos enfants qui apprennent à parler, écrire, marcher, faire du vélo…

Dans notre société, nous voulons être rentable sur tout, chaque acte doit amener à un résultat, à un avantage. C’est une erreur, l’action peut être un résultat en soi. Tout le monde n’est pas obligé de devenir professionnel en céramique, on peut garder uniquement la céramique en loisir et venir s’y ressourcer de temps en temps. Comme nous le dit Elisabeth Gilbert dans son livre “Comme par magie”, nous ne sommes pas obligés de faire de notre passion notre première source de revenus. 

Si on vise à se professionnaliser, je pense qu’il faut se questionner sur notre capacité à faire des sacrifices pour la céramique. Comme tout métier, céramiste est un métier avec des avantages et des inconvénients. La terre nous demande d’être sur le qui vive régulièrement, pour ne pas louper ses temps de séchage, pour la travailler quand il le faut. Il ne faudra pas compter les heures certaines semaines. On peut aussi souhaiter devenir professionnel tout en se laissant du temps.

Je ne pense pas que je sois une céramiste particulièrement douée. Je suis une céramiste qui aime la terre, persévérante et entêtée pour passer les différents stades d’apprentissage évoqués. C’est cette faculté à continuer malgré les échecs et les loupés qui m’a permis d’atteindre le niveau que j’ai aujourd’hui.

Quelques conseils pour progresser doucement dans le tournage

Pour tous ceux qui sentent une pointe de découragement, voici mes conseils pour progresser dans le tournage, et toujours garder en tête que la poterie au tour ne demande pas de grand talent mais de la rigueur.

  • Tourner régulièrement pour progresser. Il vaut mieux tourner 3 fois par semaine ½ heure, que de tourner longtemps mais rarement. C’est ainsi que ton cerveau passera peu à peu en mode automatique, pour assimiler ces étapes de manière inconsciente.
  • Toujours dans cette démarche de rendre “inné” ce processus, il faut que tu répètes toujours les mêmes étapes, que les gestes soient grosso modo les mêmes.
  • Prépare-toi à chaque séance 5 balles toujours du même poids. Ainsi, tu auras des repères de taille et de forme et cela t’amènera petit à petit vers les pièces en série. Même si la série ne te branche pas, c’est en faisant des séries que tu pourras faire des pièces uniques. l’inverse n’est pas possible. En faisant ces séries, tu vas peaufiner ton gestes et arriver petit à petit aux pièces que tu souhaites vraiment réaliser.
  • Pour monter en poids, augmente 100 g par 100 g. Et fais quelques fois des retours en arrière pour consolider tes acquis.
  • L’idéal est de faire des stages et ensuite de pratiquer rigoureusement chez toi, en gardant toujours les mêmes gestes. Tu n’es pas obligé de garder les mêmes gestes que ceux vus en cours ou dans ma formation en ligne, mais lorsque tu trouves un geste qui te convient, gardes-le.

J’espère qu’à travers ce billet, tu te rendras compte que le processus d’apprentissage est long et difficile pour tout le monde ! Laisse-toi le temps d’apprendre, comme nous le laissons à nos chers bambins qui apprennent à marcher. Si tu aimes la céramique, continue, et n’arrête pas ce rêve à la première difficulté. Pense seulement à ce que cet apprentissage signifie pour toi 😉

14 Comments

  1. laurence avril 20, 2021 at 7:44

    merci infiniment, tes explications arrivent à point nommé, en plein découragement ! ca me redone courage ! merci !

    Répondre
    1. Sarah avril 21, 2021 at 6:00

      on en a toutes eu besoin à un moment donné 😉

      Répondre
  2. Colliard avril 21, 2021 at 6:15

    Bonjour Sarah, merci pour ce billet vraiment très intéressant (tout comme l’ensemble du blog d’ailleurs…), débutante en tournage, je ne peux pas me permettre de suivre une « vraie » formation et donc je galère un peu, tes écrits et les retours sur tes propres expériences m’aident tellement ! Merci 🙏🏻🌸🌸 !!

    Répondre
  3. Aline zirimis avril 21, 2021 at 12:09

    Très intéressant ton post et très encourageant.. je progresse doucement en tournage et tes conseils redonnent confiance.
    Bonne journée

    Répondre
    1. Sarah avril 21, 2021 at 4:22

      Merci pour ton message. C’est super si ça te motive !

      Répondre
  4. Muriel avril 21, 2021 at 1:11

    Merci Sarah pour cet article 😊 rempli de bienveillance et de bons conseils 🙏😘

    Répondre
    1. Sarah avril 21, 2021 at 4:23

      Merci pour ton commentaire 😊

      Répondre
  5. Girard avril 21, 2021 at 6:46

    Bonjour,
    Arrivée à un tournant dans ma vie, j ai décidé de m’offrir un atelier avec tour, four etc. Bref, j’ai investi pas mal d’argent, pensant obtenir des résultats probants assez rapidement. Or malgré des cours et des stages, je ne dépasse pas le niveau du bol!
    Aujourd’hui, un peu découragée, j ‘éprouve des difficultés à me confronter à mon manque de savoir faire.
    Ce qui devait être une activité récréative devient laborieux et en plus me fait culpabiliser !….

    Répondre
  6. Jeannine avril 22, 2021 at 8:56

    Merci Sarah pour ce billet plein de bon sens et tes conseils si précieux !
    En plus d’être une excellente céramiste, tu es également très philosophe.
    Merci.

    Répondre
    1. Sarah avril 22, 2021 at 7:15

      Merci à toutes pour vos retours d’expériences, c’est ça qui est super dans un blog. Et puis, encore un merci pour tous vos gentils mots !

      Répondre
  7. Pascale Rahir avril 22, 2021 at 10:16

    Super article. Merci je débute et je vis exactement tout ce que tu décris. Mais j’ai envie de m’amuser surtout car je le fais en loisirs. J’avance à petit pas et j’évolue. Garder le meilleur et se dire que tout échec construit.

    Répondre
  8. Gaelle Maffre avril 22, 2021 at 11:47

    Merci beaucoup pour cet article si juste dans lequel je m’identifie vraiment.
    Se mettre régulièrement devant son tour, essayer de faire des séries … rêver des heures à ce que l’on aimerai faire, s’obstiner et aimer le contact de la terre, aimer tourner. Et qu’elle satisfaction quand un bol sort enfin du lot.
    Et petit à petit, on y arrive de mieux en mieux…
    Bon courage à tous, le découragement fait parti de tout apprentissage.

    Répondre
  9. Gauthier avril 25, 2021 at 7:33

    Merci pour ce post qui fait du bien. Et merci aussi pour le tuyau sur le livre « comme par magie », je suis en train et ça aide de pas trop se mettre la pression !

    Répondre
    1. Sarah avril 26, 2021 at 8:22

      Merci. J’ai beaucoup aimé ce livre, il fallait que j’en parle ! 🙂

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.