Tous les jeudis j’accueille en live des artistes, céramistes, toujours en lien avec la poterie. Le but est de vous faire découvrir leur parcours, leurs créations, leurs ambitions. Ces lives sont une source d’inspiration pour tous les amateurs d’argile que l’on soit apprentis céramistes ou céramistes confirmés. Ici, Manon Clouzeau nous parle de son travail et de sa relation à l’argile.
Manon Clouzeau

Je m’appelle Manon Clouzeau. Cela fait plusieurs années que je pratique la céramique J’ai rencontré l’argile et le travail du tournage très jeune. J’avais envie de faire du tournage depuis toute petite. À 13 ans, j’ai pu faire un stage de tournage dans un atelier de céramique près de chez ma grand-mère. Après cette semaine, je me suis dit : « J’ai envie d’être potière. » J’ai tout organisé pour cela et suis partie à Bruxelles pour étudier. Ça a été très enrichissant.
Le parcours de formation de Manon Clouzeau
Le parcours a commencé par un stage d’une semaine très jeune. J’ai eu la chance d’avoir un tour que j’avais installé dans la cave de mes parents. Je travaillais le soir, et j’ai commencé, alors que j’étais au lycée, à suivre un cours de céramique. À l’époque, il n’y en avait pas beaucoup, et je faisais ça avec les mamies. C’était super, et en plus, je pouvais pratiquer chez moi.
À 15 ans, j’ai refait un stage d’une semaine chez François Debien, avec une cuisson au four à bois. C’était aussi incroyable. J’ai fait une année de prépa artistique à Paris pour découvrir le monde de l’art et trouver l’école qui me conviendrait. Je savais que je voulais faire de longues études en céramique. J’ai visité toutes les écoles et suis tombée amoureuse de La Cambre, à Bruxelles, une très belle école offrant un parcours de cinq ans spécialisé en céramique.
Dès la première année, on était en atelier avec des projets personnels. Dans ce processus, j’ai aussi fait une année d’Erasmus à Genève, au CERCCO, à la HEAD. Ça a été une année incroyable. Là-bas, on avait les clés de l’école et on pouvait y passer toutes nos nuits. C’était top.
À Bruxelles, pendant mes deux dernières années d’études, je me suis inscrite aux académies du soir, ce qui m’a permis d’accéder à un atelier tous les soirs pour trois fois rien. J’avais accès au tour et à la cuisson. Mes deux dernières années d’études, j’y suis beaucoup allée. Le travail des bols et du tournage, ce sont vraiment des choses que j’ai apprises en parallèle de mon parcours, car le cursus en céramique était beaucoup plus axé sur l’installation, l’art contemporain, la recherche conceptuelle, avec un très beau bagage technologique et technique.
Après les études : se lancer dans la céramique
Avec la céramique, Manon Clouzeau a eu une chance incroyable : la passion est arrivée très tôt, et les choses se sont mises en place.

La détermination
J’ai toujours été persuadée que j’allais y arriver. Tout était tracé. J’étais très concentrée, très monomaniaque. Les dix premières années de ma vie d’étudiante, je ne parlais que de céramique. C’était mon univers.
J’avais très envie d’avoir un atelier, de vivre dans la nature. J’ai fait de longues études en ville, mais je savais que je voulais m’installer à la campagne et vivre à 100 % de mes créations, sans petit job à côté. La dimension économique s’est mise en place très rapidement dans mon champ de pensée pour différentes raisons.
Faire puis vendre
Au début, je prenais ça comme un jeu. Je troquais, je me disais : « Bon, j’ai besoin de cinq bols pour m’acheter ça. Combien de bols pour acheter un tour ? Combien de temps pour fabriquer un bol et comment les vendre ? » J’avais plein de systèmes. J’avais récupéré cinq tiroirs à Bruxelles et je les remplissais. Une fois remplis, je m’interdisais de faire plus. Je passais à la deuxième phase : réussir à les vendre, toquer aux portes.
Un jour, à Bruxelles, j’avais mal garé la voiture d’un ami. Il m’avait dit de ne surtout pas la laisser partir à la fourrière car elle n’avait pas de papiers. En arrivant, la voiture n’était plus là, elle était à la fourrière. J’étais embêtée. On m’avait conseillé une boutique à Bruxelles, mais je n’osais pas y aller. J’ai mis des bols dans mon sac, pris mon courage à deux mains et suis allée toquer. En quatre heures, j’avais 400 € dans ma poche. J’ai beaucoup travaillé, j’ai eu la chance de faire de très belles rencontres. Mais, j’ai aussi eu des portes fermées. Je me disais cependant : « Je continue, je continue. »
Les refus et les encouragements
Il y a eu des choses pas évidentes. Mais j’étais tellement concentrée que je me disais : « Ce n’est pas important, je vais aller là où ça dit oui. »
Une fois, dans la même journée, j’avais commencé un travail d’étude écrit. Un professeur que j’aimais beaucoup m’a dit : « C’est complètement désuet. » Et dans la même journée, une autre prof que j’adorais m’a dit : « Manon, quelle sensibilité, c’est tellement beau. Oui, tu fais plein de fautes d’orthographe, mais je vais t’aider. »
Il y a toujours eu des possibilités comme ça. Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai jamais douté. Je suis toujours allée vers le oui.
Le non, je me disais : « On est tous différents, je ne peux pas plaire à tout le monde. » Ça m’a vraiment sauvée dans plein de prises de décisions.
Les motivations profondes de Manon Clouzeau

Quand j’ai commencé la céramique, c’était passionnel. Je ne réfléchissais qu’à ça. Il fallait faire, j’étais curieuse, je suis tombée amoureuse. Même enfant, dans ma chambre, je bricolais tout le temps. Je faisais du bruit, je tapais au marteau, je démontais des trucs.
Le rapport à la céramique s’est modifié au fil des années. C’est devenu moins passionnel, mais c’est passé sur de la joie. Une fois que tout le métier était installé, je me suis demandé : « Et si jamais je n’aime plus ça, comment je fais ? » Pendant peut-être deux ans, je me suis vraiment posé la question.
Puis les questions se sont déplacées sur d’autres sujets. Aujourd’hui, ce n’est pas la matière céramique qui me passionne, mais tout le travail corporel, la relation à mon corps dans le travail, la relation à l’autre dans la sensibilité et le partage. C’est immense comme chemin, et je n’ai plus peur de ne plus avoir.
Le tournage à la motte et le rapport au corps
Au départ, quand j’ai commencé à tourner, j’ai beaucoup regardé une vidéo d’un potier japonais, Shoji HAMADA. Elle dure sept minutes, elle est magnifique. C’est un vieux potier, il tourne en tailleur avec un tour à pied. Il est dans son corps partout, ça danse. C’est incroyable. J’avais aussi en tête des témoignages de potiers français qui disaient : « J’ai mal au dos. » La posture du potier français est désaxée, figée. J’étais sensible à l’approche à la motte. J’ai tout de suite voulu voir comment tourner dans un rapport où j’étais bien dans mon corps. Le tournage à la motte m’a paru très évident. Je n’aime pas le contact avec le métal. Dès que je suis avec le métal de la girelle, je n’aime pas du tout.
La position
Quand on est à la motte, pendant les premières années, j’étais en tailleur, mon bassin face à la girelle, un peu plus haut, mes mains face à mon cœur. Je suis dans une fluidité, mon point d’appui est dans mon bassin, mes pieds, ma respiration. Ce sont des choses que j’ai mises en place de manière intuitive, en résonance avec des pratiques corporelles. Pour moi, il est inenvisageable de ne pas travailler à la motte.
Pas de tournassage
Quand j’étais étudiante, j’avais accès à l’atelier le soir. Pour gérer le séchage des pièces, je devais le faire en direct. Je ne pouvais pas mettre de plastique. Le travail à la motte permet d’être plus proche de la pièce, de voir le profil. Quand je coupe, je n’ai plus rien à faire après. J’ai fait un gros travail pour que ma pièce sorte du tour sans retouche. Jusqu’à une certaine taille, je ne tournasse pas. J’ai le cercle, ça crée le dessin. Pour les plus grands formats, je tournasse, mais je trace la ligne et creuse un tout petit peu. Il y a trois fois rien à faire. La motte le permet.
Évolution de la posture de Manon Clouzeau
Au début, je me suis demandé comment apprendre à me placer dans mon tournage pour ne pas avoir mal plus tard. Je me suis dit : « Si mon seul rapport à la terre, c’est mes mains, je serai obligée d’apprendre à bien me placer. » J’ai suspendu un hamac, me suis assise en tailleur dedans, et je tournais comme ça. Si je n’étais pas bien placée, je reculais avec le hamac, je ne pouvais pas compenser. J’ai fait ça pendant six mois. C’était une expérience chouette.
L’évolution de la posture
Après, j’ai reproduit la posture assise en tailleur avec une assise. J’ai fait ça pendant dix ans. C’était plus difficile d’être assise en tailleur, même pour le contact avec les visiteurs.
Je me suis remise à être assise sur un tabouret avec les pieds au sol, à bien travailler mon ancrage avec mes pieds, la relation pied-bassin. J’ai une manette, je varie peu la vitesse de mon tour, juste à la main. Si j’ai besoin de chercher de la force, je pousse dans mes pieds, ça remonte dans les ischions, puis je redonne avec mes mains. Tout ça s’appuie aussi sur des pratiques corporelles que je poursuis, comme le Feldenkrais, qui m’aide à affiner ma sensibilité corporelle et à mieux me placer. Ce travail corporel, je le redonne au tour.
Ressentir son corps
Quand je tourne maintenant, je me demande : « Où suis-je dans mon corps ? Comment je respire ? Est-ce que mon cœur est relié ? » Ce sont des sensations dans le corps, et c’est devenu essentiel dans ma pratique.
La recherche d’émaux : entre rigueur technique et lâcher-prise

Au début, un de mes professeurs, un céramiste remarquable, m’avait montré des pièces sublimes. Il cherchait désespérément à retrouver exactement le bleu lavande de la cendre, et il était déçu de ne plus y parvenir. Ça m’a beaucoup marquée : tout était magnifique, mais lui ne voyait que ce qu’il ne retrouvait pas. J’ai compris qu’en céramique, on peut vite devenir aveugle à ce qui est déjà là à force de chercher ce qu’on veut.
Alors j’ai pris le contre-pied : apprendre à regarder ce qui est, au lieu de courir après ce que je désire. J’ai décortiqué tous les bouquins de technologie, suivi d’excellents cours à La Cambre, et étudié le livre d’Élisabeth Lambercy, Les matières premières et leur transformation par le feu — une vraie bible.
Pendant 5-6 ans, j’ai travaillé sur la même terre, cherchant à comprendre ce qu’elle me donnait. Une fois que j’avais une base, je remélangeais tout, comme un peintre avec ses couleurs. Tous mes bols sont numérotés, chaque bol a son émail, et je laisse apparaître des cycles et des gammes naturelles.
J’utilise des matières premières simples et économiques, sans oxydes métalliques ajoutés. Pas de cobalt, de cuivre ou d’étain : uniquement feldspath, kaolin, craie, cendres… Et pourtant, mes argiles, elles, contiennent déjà des oxydes naturels qui réagissent différemment à la cuisson. Je travaille avec ce que j’ai, en cuisson électrique, et ça me va parfaitement.
Transmettre le sensible par l’objet
Un jour, on m’a demandé de donner une conférence aux Arts Déco de Paris sur la « transmission du sensible par le savoir-faire et l’objet ». Cette question m’a beaucoup interrogée, et j’en ai tiré un triangle que j’aime transmettre : moi, créatrice, mets du cœur dans mon objet ; il y a une relation entre moi et l’objet, entre l’objet et l’acquéreur, et parfois entre moi et l’acquéreur aussi.
Ce qui m’a frappée quand j’ai commencé à exposer mes bols, c’est que les gens me parlaient d’eux. À travers ces objets simples, on accède à la sensibilité des autres. Ce sont des objets universels qui, pourtant, révèlent l’intime.
Un mot dans un bol : que dirais-tu à celle ou celui qui prend le temps ?
J’ai rencontré une femme incroyable, Nadia, danseuse et thérapeute. Elle disait toujours : « Je prends le temps dont ton corps a besoin.« Ça m’a bouleversée. Trop souvent, on va plus vite que notre corps, et ça finit par faire mal.
Prendre ce temps, c’est précieux. Se dire : « Je ne peux pas là tout de suite, je prends 5 minutes. » Et 5 minutes après, c’est le bon moment. Alors dans un bol, j’écrirais peut-être cette phrase-là : « Prends le temps dont ton corps a besoin. »
Et aussi : « Je suis là, et en même temps je fais ça. » Ce concept du « en même temps », il me porte. Quand j’émaille un bol, je suis concentrée sur le geste technique, mais en même temps dans mon corps, dans ma respiration, dans mes pensées. Ce « en même temps », c’est ce qui permet de rester ancré.
Un dernier mot pour celles et ceux qui débutent en céramique ?
Allez voir les endroits où vous êtes pleinement confiants dans votre vie, là où ça circule facilement — que ce soit dans la cuisine, avec les enfants, dans une passion. Si la céramique vous paraît difficile, inspirez-vous de votre propre fluidité ailleurs pour la transposer ici.
Et rappelez-vous : la céramique prend du temps. Parfois on n’y arrive pas tout de suite, et c’est normal. Prenez le temps. Soyez doux avec vous.
L’interview de Manon Clouzeau
J’espère que vous avez aimé cette interview de Manon Clouzeau. Nous attendons vos retours et vos envies d’interviews pour les jeudis à venir !



